Très récemment, mon unique lectorat m'écrivit ceci : "C'est marrant que tu parles de chèvres...Pas plus tard qu'hier, l'un de mes collègues s'est écrié, lors d'une conversation téléphonique : "Mais ce n'est pas de ma faute si tu achètes comme une chèvre!". J'avoue, je n'ai pas tout à fait saisi ce qu'il voulait dire. Puisque tu es experte en chèvres (et en dinosaures), peux-tu m'éclairer à ce sujet ?"

Tu as sonné à la bonne porte, Claire, car je suis effectivement experte en chèvres, en dinosaures, en yétis et en blanquettes de veau. Je suis également une amatrice des expressions françaises à décortiquer.
"Acheter comme une chèvre" est à ce titre, un parfait exemple de ce qui fait la richesse de notre noble langue : son histoire riche en fromages.
A l'origine, "acheter comme une chèvre" ou "acheter comme une biquette", selon la région d'origine, était la formule rituelle que les femmes lançaient à leurs maris partant vendre les produits de la ferme sur les marchés. "Ne prends pas froid, ne te fais pas rouler et achète comme une chèvre" était la formule originelle qui fut raccourcie au XIVème siècle pour des raisons marketing que l'on peut raisonnablement qualifier d'abjectes.

Mais par la malpeste, me direz-vous, pourquoi donc cette référence matriarcale à la chèvre ?
Les raisons sont simples : avant d'être un simple animal de ferme producteur de délices tels le chabichou poitevin ou le fameux trou du cru (oui bon c'est au lait de vache mais je pouvais pas laisser passer une occas' pareille), la chèvre était le nom donné à l'animal totem de la France. Son caractère indépendant, sa capacité à se jouer des moindres obstacles sur son parcours ainsi que sa formidable capacité à laisser des crottes partout afin de (littéralement) faire chier ses opposants au plus haut point avaient su séduire nos ancêtres au point de faire de cet ongulé de service un modèle pour tous.  A ce titre, et afin de prouver au monde entier que les Français étaient des êtres intelligents et raffinés, porteurs de "la grande Culture française" (avec les champsses Elyséééés and la bagueeeette and le vin rouge, j'adoooore le vin rouuuuge and les fromaaaages hmmmm les fromaaaages and Paris is sooo romantiiiic !!), ils adoptèrent alors la fameuse habitude de se comporter comme des chèvres. Tout d'abord en s'accrochant des cloches autour du cou, puis en tentant de boulotter tout ce qui passait à leur portée et enfin en mâchonnant  le moindre vêtement de quidam innocent passant à leur portée. Cette amusante manie se révéla particulièrement efficace sur les marchés en ce qu'elle permettait de faire les poches des passants et donc de gonfler habilement son revenu. Acheter comme une chèvre devint rapidement une formule "porte bonheur" pour les français moyens en pleine crise financière comme on en connaissait à l'époque, avant l'invention miraculeuse du libéralisme.

Malheureusement, l'histoire devait venir jeter un voile opaque sur cette belle histoire en emportant avec elle la  période noire de l'Inquisition (tonnerre et grondements, andante molto vivace). Le spectre du diable portant des sabots et un bouc jeta un terrible sentiment de honte sur la France de l'époque. C'en était fini de ces jolis sons de cloches et de cette agréable habitude de se lécher les joues en quête de sel, la chèvre était bel et bien devenue animal satanique. L'expression "acheter comme une chèvre" tomba peu à peu dans l'oubli.
Nos ancêtres choisirent un autre animal comme symbole et oublièrent ce sombre passé. Il est à noter qu'ils portèrent leur choix sur le coq, animal hautement intelligent et ayant lui aussi la capacité à laisser des crottes partout.
Il est bien rare désormais d'entendre cette belle expression et il faut féliciter la culture de ton collègue qui, même en l'utilisant dans un sens inadapté, a su nous faire redécouvrir ce beau moment de notre histoire.

ATTENTION : il a été porté à ma connaissance (par un individu souhaitant garder l'anonymat mais que je souhaite au contraire mettre sous les feux de la rampe : il s'appelle Deninou, applaudissez-le bien fort messieurs-dames) qu'une autre explication est possible. Ton collègue connaissait peut-être une chèvre nommée "pulsivman" et dans la confusion de l'instant il a pu  vouloir dire "tu achètes comme pulsivman". Je vous laisse savourer le  jeu de mots.